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Liquidité et solvabilité dans le secteur de l’énergie
06/10/2022

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Liquidité et solvabilité dans le secteur de l’énergie

Les prix de l’énergie sont volatiles, c'est le propre d’industries à forts coûts fixes. À ceux qui l'aurait oublié, la situation actuelle est un douloureux rappel !

Liquidité et solvabilité dans le secteur de l’énergie
par Pascal Quiry

Les prix de l’énergie sont volatiles, c’est le propre d’industries à forts coûts fixes. À ceux qui l’aurait oublié, la situation actuelle est un douloureux rappel !

Vente à terme : la stratégie des producteurs d’énergie pour maîtriser leurs coûts

C’est pour cette raison de volatilité que les producteurs d’énergie vendent pour la plupart une portion de leur production à terme sur des marchés organisés comme le Nasdaq en Suède, l’ICE Londres ou sur l’EEX. Ce qui leur garantit un prix connu d’avance et fixe leur marge, pour autant qu’ils contrôlent leurs coûts de revient. Ils réduisent ainsi la volatilité de leurs résultats, ce qui n’est pas de mauvaise gestion financière !

Vendant à terme une partie de leur production sur des marchés organisés, ils ne sont normalement pas exposés à un risque de devoir payer à un moment donné un prix stratosphérique pour délivrer, à l’issue du contrat à terme, l’énergie vendue à travers ces contrats à terme, si les prix ont flambé. En effet, ils produisent cette énergie qu’ils ont en partie vendue à terme. Ils pourront donc la livrer à l’échéance des contrats. Ils ne sont pas comme des spéculateurs qui ont vendu à découvert.

Liquidité et solvabilité dans le secteur de l’énergie

Bien que n’étant normalement pas en risque sur les marchés à terme, les énergéticiens ne sont pas pour autant exonérés des règles qui s’appliquent à tous les intervenants des marchés à terme. Ils doivent, en entrant dans un contrat à terme, déposer sur les comptes de la chambre de compensation de la bourse un dépôt de garantie couvrant en général 2 jours de pertes maximum. Et faire face à des appels quotidiens de marge couvrant leurs pertes théoriques au fur et à mesure de la hausse des prix de l’énergie.

Et quand ceux-ci passent en quelques semaines de 100 à 500, c’est 400 qui doivent être déposés. Ces 400 ne représentent pour l’énergéticien qu’une perte d’opportunité. S’il n’avait pas vendu d’avance une partie de sa production à 100, il aurait pu la vendre à 500 aujourd’hui ; et non une perte réelle qui diminuerait sa solvabilité.

Par contre, sa liquidité est sérieusement entamée, car il faut déposer en chambre de compensation la hausse de la valeur du prix de l’énergie. Au dénouement du contrat, il retrouvera les 400 en question, mais comme les ventes à terme ont pu se faire avec une échéance de plusieurs trimestres, voire années, le temps de l’illiquidité ou de la tension de la trésorerie peut être long !

Et c’est exactement ce que l’on voit depuis plusieurs semaines, où des gouvernements ont dû aider des énergéticiens à faire face à des appels de marge de plusieurs Md€ ou plusieurs dizaines de Md€ dans la plupart des pays européens. Est ainsi expliqué ce paradoxe de prix de l’énergie élevé et de problème de liquidité des énergéticiens, alors que l’on aurait pu penser que le premier fait rendait impossible le second.

C’est vrai, mais uniquement pour les énergéticiens qui ne se sont pas couverts, c’est-à- dire pour ceux qui ont pris le risque de prix, c’est-à- dire un risque de solvabilité… Car si les prix peuvent flamber, ils peuvent aussi s’effondrer comme on l’a vu durant la pandémie de 2022.

Liquidité et solvabilité fragilisées : les exemples d’Uniper et EDF

Toute autre est la situation de certains énergéticiens qui ont des problèmes inattendus de production ou d’approvisionnement, qui menacent leur liquidité ET leur solvabilité.

Ainsi Uniper que ne s’attendait pas à ce que la Russie n’honore pas ses engagements contractuels de livraison de gaz. Uniper doit alors acheter sur le marché, au prix du marché (500 par exemple), pour le livrer à des clients auxquels Uniper est lié par des contrats commerciaux (à 100 par exemple).

Ou EDF privé par le fait du prince de l’État français de 20 TWh de sa production nucléaire qu’il doit céder à un prix inférieur de 5 à 10 fois à celui du marché pour les livrer à ses concurrents, et qu’il doit se procurer sur le marché, au prix du marché, pour le livrer à ses clients avec qui il est contractuellement lié. Ou lorsqu’EDF est obligé d’arrêter des tranches de centrales nucléaires pour des problèmes inattendus de corrosion.

Ces pertes rongent alors à la fois la liquidité et la solvabilité de ces acteurs. Et pas pour de petites sommes : 29 Md€ pour EDF qui a fait 18 Md€ d’EBE l’an passé. . . Et dont l’endettement net va franchir les 100 Md€ selon toute vraisemblance.

Tout ceci explique que la taxe envisagée par Bruxelles sur les sur-profits réalisés par les énergéticiens du fait de la flambée inouïe des prix de l’énergie rapporte si peu au niveau européen, 140 Md€. C’est tout simplement parce qu’une partie de ces profits a déjà été redistribuée aux consommateurs via les contrats d’approvisionnement à des prix fixés sur moyenne période, et qu’une autre partie a été réduite par des pertes paradoxales en ces temps de prix de l’énergie si élevés, mais due à des faits du prince ou à des impondérables.

Liquidité et solvabilité dans le secteur de l’énergie